Le Petit Laboratoire

Workshop Martine à la Neige, de chaque côté de l’appareil (jour 3)

Au mois de février, je suis partie 5 jours en Haute-Savoie avec 4 amies photographes, dans le but de faire des photos, de parler de notre métier et d’acheter énormément de fromage.

Nous avons organisé notre propre workshop collaboratif, sans hiérarchie, en décidant que nous avions chacune des choses différentes à apporter aux unes et aux autres. Cette expérience a été tellement bouleversante que j’ai décidé de faire une série de posts pour vous raconter tout ça. Le pourquoi du comment, nos cheminements, notre organisation, nos émotions… Et surtout, pour vous montrer des photos.

Ce cinquième post raconte comment nous avons décidé, chacune, de nous confronter au regard – photographique – des autres.

De l’autre côté du miroir

J’ai toujours été intimement persuadée qu’un•e photographe doit savoir ce que ça signifie, de se retrouver devant un objectif. On ne peut pas se contenter de mettre nos clients et modèles là, devant nous, et de leur demander d’être à l’aise.

Il faut savoir ce que ça représente de timidité, de bouche qui tremblote, de peur de ne pas être à la hauteur. Le troisième jour, donc, on s’était donné cette belle et noble mission de se fournir de nouvelles profile pics à la pelle. Quel beau métier, quelle belle solidarité.

(Oui non mais là j’avais un peu craqué mon slip en empruntant un filtre à Rebecca. En revanche je trouve que ça fait une bonne métaphore de mon propos).

La réalité des choses, c’est plutôt qu’on s’est réveillées passablement fatiguées, avec mal partout et yeux gonflés. Parce qu’en fait, shooter, ça crève énormément. Et passer par mille remises en question de sa manière de bosser, eh ben pareil.

Chacune émerge, au compte-gouttes, en pyjama. Et là, le miracle se produit : pour la première fois, je me retrouve à séjourner avec des gens qui fonctionnent comme moi.

Je vois chaque Martine, tour à tour, débarquer d’un pas mou, mettre de l’eau à bouillir… Et ouvrir son ordinateur. Et Lightroom. Et se lever pour faire un café/un thé/une tisane, éventuellement se verser un bol de céréales. Et se mettre à retoucher tout en petit-déjeunant.

Bon ok, Marion ne buvait pas de bière au petit-déjeuner, considérons cela comme une image d’archive mal archivée.

Je retrouve chez chaque Martine ce même élan, malgré la grande mollesse du matin, comme si le peu d’énergie du réveil tendait vers un seul et même but : pouvoir travailler ses images.

C’est tout bête, mais cette chorégraphie (plus ou moins) matinale que je ne connaissais que dans mon intimité, désormais reproduite et multipliée par cinq, me remplit de joie.

Exactement comme ça.

Bref, après une matinée studieuse et cool, ponctuée par de réguliers « Mais bordel c’est trop BEAU ça ! » chaque fois qu’on passait derrière les écrans les unes des autres, on a décidé de se bouger un peu et d’aller faire des photos pour de vrai.

Martine x Pocahontas

Évidemment, on a voulu retourner dans la même forêt que la veille, c’est dire si on l’avait aimée et qu’on avait pas encore épuisé son potentiel.

Le temps que tout le monde se maquille, prépare son boitier et tout et tout, l’après-midi est déjà bien entamé et la nuit n’est plus si loin. (Non mais en vrai on n’est pas si lentes que ça, c’était l’hiver et le soleil se couchait tôt, hein).

Rebecca et moi sommes restées sur une petite frustration de la veille, à base de « Oui mais nous on voulait se rouler dans les feuilles mortes, faire des cabanes et courir dans la forêt en hurlant ». Une fois arrivées dans la forêt, on trépigne comme si on venait d’être libérées après avoir été enchaînées dans la cave (devant BFMTV) (avec des néons qui clignotent) pendant 3 semaines.

Carohontas (la loutre et le héron sont ses amis)

Heureusement, nos copines avaient une vraie classe de Pocahontas, et on s’est donc disciplinées deux minutes pour faire quelques portraits. L’avantage, c’est qu’avec cette lumière un peu plus basse, c’était plus facile de récupérer un peu du décor en arrière-plan.

Pocabrielle (elle est fille des torrents et des rivières)

L’autre avantage, c’est qu’on avait des accessoires mignons pour aller avec des personnes mignonnes.

Et Mariontas, elle avait pas spécialement envie qu’on la prenne en photo ce jour-là, mais je l’ai fait quand même parce que je suis un peu une punk dans l’âme, et surtout parce que je suis la cheffe de la forêt (on y vient).

La cheffe de la forêt

J’avais envie de poser pour Rebecca pour plusieurs raisons. D’abord, comme je l’ai dit, parce qu’elle et moi étions comme deux petits chiens fous (et un peu débiles) dans ce bout de forêt. Ensuite, parce que je n’étais pas forcément d’humeur « portraits jolis de filles jolies », mais que j’avais envie d’explorer des terrains plus rugueux, moins flatteurs.

De mon côté aussi, j’avais envie de poser en « jouant » davantage l’émotion, avec une histoire à raconter derrière. Or, ça correspond complètement à la façon de diriger de Rebecca, qui donne des indications parfois très farfelues, pleines d’imagination… Et parfois tout à fait séduisantes, comme lorsqu’elle m’a annoncé : « T’es la cheffe de la forêt. À travers tes branchages, tu vois la tribu rivale arriver. Et, oh non, tu n’es pas d’accord. Ça ne va pas se passer comme ça ».

Dont acte. J’ai un bouquet de branches alors je vois pas trop bien comment je pourrais ne pas être la cheffe de la forêt. //  © Rebecca Vaughan-Cosquéric

Je l’avoue, il y avait une belle part d’espionnage industriel dans cette séance photo. Mais aussi une grosse part de fun. En m’emmenant sur les terrains de l’imagination, elle a réussi à me détacher des angoisses concernant mon physique. Par le biais du jeu, la trop grande conscience de moi s’est un peu évaporée, et les inconforts aussi.

Je ne suis pas si bonne actrice que ça, j’ai juste gardé les yeux ouverts dans le vent jusqu’à ce que ça pleure tout seul. #lifehack //  © Rebecca Vaughan-Cosquéric

J’ai retrouvé le plaisir brut de mes (longues) années de théâtre, et ça m’a fait un bien fou. Qu’est-ce que c’est reposant de se détacher de soi et de se laisser aller au gré de son imagination.

Énormément d’amour pour cette écharpe qui a été notre mascotte officielle de la journée. //  © Rebecca Vaughan-Cosquéric

En relisant tout ça, je me rends compte que j’ai l’air d’avoir évité la difficulté de l’exercice : d’avoir refusé de me prêter au jeu du portrait posé, de la représentation de soi sans fard. C’est à demi-vrai. Disons qu’en prenant ces chemins détournés, Rebecca a fini par me mettre suffisamment à l’aise pour faire des images qui me ressemblent vraiment. Par exemple, je n’aurais jamais réussi à arborer un sourire aussi large en début de séance, comme ça, à froid.

Et ce qui m’a rassurée, c’était peut-être ça : la possibilité de prendre un autre chemin pour arriver à faire ses images, la possibilité de s’autoriser cette extravagance pour finalement aboutir à de l’authentique. T’inquiète que je vais lui piquer la technique.

Cette impression étrange d’être une figure de carte à jouer //  © Rebecca Vaughan-Cosquéric

On est ensuite passées à la double-exposition. Un concept trop cool que j’oublie à peu près tout le temps de pratiquer alors que j’adore ça et que mon reflex m’offre la possibilité de le faire directement à la prise de vue.

Le principe : deux photos qui se chevauchent, comme dans un appareil argentique dont on aurait oublier d’avancer la pellicule entre deux prises de vue.

« Tu feras gaffe t’as un tronc dans l’œil » //  © Rebecca Vaughan-Cosquéric

Ça fait partie des autres raisons pour lesquelles je voulais poser pour Rebecca. Elle a ce goût de l’expérimentation, elle ne le perd jamais de vue. J’étais comme ça à mes débuts, et j’ai parfois oublié un peu de ça pour gagner en efficacité. Je m’en veux beaucoup de ne plus avoir cette frénésie créative des débuts, même si ça signifie que je parviens plus vite à rejoindre les attentes de mes clients.

C’était un peu le méga luxe de ce workshop et de cette journée : être entourée de quatre photographes différentes, avec chacune sa personnalité, donnait tout le loisir de choisir avec qui travailler selon l’humeur et les besoins du moment.  Gabrielle m’aurait donné l’air d’un mannequin supra stylé, d’une femme naturellement élégante, Caroline aurait shooté une fille badass, fière et pleine d’histoires, et Marion m’aurait transformée en nana funky, rock’n’roll, et choupi en même temps.

Mais j’ai choisi de poser pour Rebecca. Parce que ce qui me manquait le plus à ce moment-là, c’était la prise de risque et l’expérimentation. Là, j’avais la garantie de résultats délicieusement étranges et aléatoires. Et j’avais envie de bizarrerie davantage que de beaux portrait sà ce moment-là. (Caroline, Gabrielle, Marion, je sais que vous me lisez, alors pitié ne vous vexez pas, parce que vous êtes ABSOLUFUCKINGTELY AMAFUCKINGZING !)

As a friendly reminder : c’est moi la cheffe de la forêt.  //  © Rebecca Vaughan-Cosquéric

La séance se termine au bout d’environ deux heures, soit à peine un clignement d’yeux. On a bien ri, je suis sûre que les images vont être incroyables, mais une partie de moi regrette que cet après-midi n’ait pas duré huit fois plus longtemps. Je suis frustrée de n’avoir presque pas shooté, et j’aurais bien aimé qu’on réussisse à mettre en place des « tours » : que chacune photographie chacune. En même temps c’est un peu ma faute, hein, parce que Gabrielle, Marion et Caroline ont très bien joué le jeu, elles.

Mais bon, c’est pas très grave parce qu’on compte bien se faire d’autres workshops. Et aussi parce que je lance « Eh mais cool, on revient dans une ou deux heures avec des flashs, et on bosse de la photo de nuit avec lumière artificielle ! »

Hahaha, que j’étais naïve.

Dans tes yeux

Suis-je en train de rire ou pleurer ? Les deux, mon capitaine. //  © Rebecca Vaughan-Cosquéric

 Ce soir-là, c’est le dernier soir, et on est un peu tristes. On n’a même pas fini tout ce qu’on a mis dans le frigo, ni sur la to-do list du workshop. On se souvient avec nostalgie du premier soir – il y a mille ans ou presque – où on pensait qu’on aurait le temps de se faire un spa durant le séjour. La blague.
Ce soir-là, donc, c’est aussi le moment de s’atteler à un atelier qu’on redoutait toutes et qu’on n’a cessé de repousser : LA LECTURE DE PORTFOLIO (tintintin !).

Chacune à notre tour, nous ouvrons la rubrique « Mariages » de notre site web, et les autres donnent leur avis, image par image. L’idée, c’est d’écrémer drastiquement nos sélections d’images pour ne garder que la crème de la crème, mais aussi de repenser l’ordre des photos pour leur donner un véritable rythme de lecture.

C’est un des moments les plus intéressants du workshop, ce qui n’est pas peu dire. Chacune réapprend à voir son travail par les yeux des autres. On apprend à faire son deuil de vieilles images qui, à l’époque, étaient « ma plus belle photo », on se détache de l’aspect affectif pour n’en voir que les qualités esthétiques « objectives ». Des situations qui nous paraissaient lisibles se révèlent obscures aux yeux des autres… Et à l’inverse, des photos qui nous plaisaient mais sans plus déclenchent des glapissements émerveillés chez les autres Martine.

Je ne peux parler que pour moi, mais néanmoins j’ai l’impression très nette que chacune en ressort grandie, avec une confiance en soi renforcée (voire érigée de toutes pièces :D). C’est un moment puissant, mélange d’adoubement et de sévérité.

On continue aussi d’apprendre la personnalité photographique de chacune, qui se révèle particulièrement à travers cet exercice. En écrémant ces best-of, on s’aperçoit des points forts, mais aussi des petits fétiches de chacune.

Le coucher de ce soir-là est hyper tardif, et sans arrêt repoussé. On finit la lecture de portfolios aux alentours d’une heure du matin (autant dire que non, on ne va pas aller shooter dans la forêt après), et chaque conversation qui suit est prolongée encore et encore. On parle tristement du retour, si proche, de toute la logistique du lendemain… Et de tout ce qu’on aurait encore à se dire.

On va se coucher en se promettant de se lever tôt pour pouvoir grappiller encore quelques photos le lendemain matin, avant de prendre la route.

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Cette entrée a été publiée le 14 juin 2017 à 12:39 . Elle est classée dans "Digression / - Gression !", Dans la rue, Et sinon, j'ai instagram, Expérimentations techniques, Sur les routes et taguée , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

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