Le Petit Laboratoire

Workshop Martine à la Neige : L’envie avant tout (Jeanne & Antho) (jour 1)

Au mois de février, je suis partie 5 jours en Haute-Savoie avec 4 amies photographes, dans le but de faire des photos, de parler de notre métier et d’acheter énormément de fromage.

Nous avons organisé notre propre workshop collaboratif, sans hiérarchie, en décidant que nous avions chacune des choses différentes à apporter aux unes et aux autres. Cette expérience a été tellement bouleversante que j’ai décidé de faire une série de posts pour vous raconter tout ça. Le pourquoi du comment, nos cheminements, notre organisation, nos émotions… Et surtout, pour vous montrer des photos.

Ce deuxième post raconte notre premier shooting à 5 (!), avec les mignonnissimes Jeanne & Antho, dans la petite commune de Flumet.

La préparation

Ça y est, c’est le premier matin, et tout le monde trépigne. La veille au soir, on a fait les courses juste avant la fermeture, façon Fort Boyard (« Sors, sors ! T’AS PLUS LE TEMPS ! LA CLEPSYYYYYYDRE »), une partie du groupe s’est demandé si on avait acheté assez de bière… Puis, on s’est posées au chalet, et on a ouvert le grand déversoir à questions.

Toutes ces interrogations liées à notre quotidien, nos clients, nos choix de vie, notre métier… Tout ce qui attendait depuis des mois, voire des années. Le ton du workshop est vite donné : je sais d’avance que chaque minute que je prendrai pour me laver les dents, aller aux toilettes, partir téléphoner, sera assortie d’un immense regret d’avoir loupé un bout de conversation. (Promis, j’ai été héroïque, j’ai quand même gardé une hygiène corporelle irréprochable).

Au passage, évidemment, on parle de ces couples qu’on a l’habitude de photographier. Ces gens qui s’aiment, à qui on veut toujours fournir le meilleur de nous-mêmes. On parle de la difficulté de diversifier les poses, de mettre les gens à l’aise…

Ouais, je spoile la séance sans vergogne.

Autant dire que le lendemain, on est ON FIRE, et qu’on a hâte de mettre en application tous les conseils qu’on s’est échangés. On prend la voiture et on part pour Flumet, petite ville à mi-chemin entre le domicile de nos futurs modèles, et notre QG à nous.

On a choisi le coin un peu au pif, parce que c’était placé idéalement, et qu’il y avait visiblement un joli plan d’eau. On se gare, on tourne et vire en se demandant si on est au bon endroit ou non. Avant de comprendre que le plan d’eau est gelé, recouvert de neige, et qu’on ne pourra donc pas shooter au bord de l’eau. Je me fendrais bien d’un hashtag #parisiennes, tiens…

Qu’à cela ne tienne, on continue quand même nos repérages, et on se rend assez vite compte que, de toute façon, on est ultra enthousiastes pour la suite, et que tout nous plaît. C’est comme un terrain de jeu à ciel ouvert : les possibilités se démultiplient sous nos yeux. Y a plus qu’à. D’autant plus que le tapis de neige au sol agit comme un réflecteur naturel et projette une lumière super douce sur les visages. Ouuh, que ça va être bien.

Visiblement, Caroline est d’accord avec moi.

Tout ça me fait aussi relativiser sur l’importance globale des repérages : j’ai l’impression qu’il suffit de garder les yeux grand ouverts pour pouvoir tirer parti au mieux d’un lieu donné. L’improvisation fait aussi partie du métier de photographe… Et si elle peut être source d’angoisse, elle est aussi source de plaisir.

Bien sûr, c’est plus confortable d’avoir constaté les différentes options a priori. Mais pour moi, ça relève plus du petit plaisir égoïste de pouvoir fantasmer les photos à venir !

Bref. Tout le monde est encore plus à bloc (je pensais pas que c’était possible). Sauf Marion, qui s’est aperçu que ses Converse trouées allaient difficilement supporter la rencontre avec la neige (je plaide coupable pour les mauvais conseils). Pendant qu’on se pose dans un resto du coin autour d’une croziflette (je parle pour moi en tout cas), elle part faire deux-trois emplettes… et revient avec des Moon-Boots taille 43, qui seront un peu la mascotte de ce workshop.

« Portrait de l’artiste en moon-boots taille 43 »

Modus Operandi

Nos modèles, Jeanne & Antho, nous retrouvent autour d’un café. Nous sommes tout de suite conquises par leur classe, leurs sourires, leur fraîcheur… L’enthousiasme monte encore d’un cran. On prend un quart d’heure pour papoter tranquillement au chaud (ouais, il fait froid dehors, c’est pas pour rien qu’il y a de la neige…), faire connaissance et les mettre en confiance. C’est une étape capitale selon moi : le lien qui se crée n’est pas de l’ordre de l’explicite, mais il se noue comme ça, tout seul, par lui-même, et est un merveilleux outil pour la séance à venir.

Ça se voit qu’on avait envie de shooter, ou pas ?

Et puis hop, on se rend au bord du plan d’eau, et sans rechigner du tout malgré le froid, Jeanne & Antho revêtent leurs habits de lumière, et la séance commence. Les exclamations enthousiastes retentissent au milieu du bruit constant des déclencheurs.

Nous avons eu une chance dingue d’être tombées sur eux : peu avant le workshop, nous avions fait tourner une annonce de recherche de modèles sur nos réseaux… Ce n’était pas gagné d’avance : trouver des couples proches de St Gervais, disponibles un jour de semaine, à l’aise devant l’appareil, et ayant envie de nous consacrer une demi-journée… Je dois avouer qu’on a eu peur, à un moment, de ne pas y arriver ! Et les voilà, beaux comme des cœurs, habillés avec goût, pleins d’enthousiasme et de bienveillance.

On s’était toutes mises d’accord sur le modus operandi de la séance : d’abord, on commencerait par sortir notre collec de fumigènes pour obtenir des images pêchues, pleines de mouvement, et amener nos modèles à se détendre grâce à cette diversion. Jusqu’ici, tout va bien, on se tient au plan de base.

Le sol est un peu moche/cracra/mouillé, et pourtant, c’est intéressant côté texture. Allez, bingo. On commence donc par là. Jeanne et Antho avancent vers nous, fumigène à la main, et on leur braille des instructions : « Ok, regardez-vous ! Non, regardez-nous ! Allez hop, le bisou ! Ouééé, c’est super ! OH VOUS ÊTES BEAUX. VOUS. ÊTES. BEAUX. »

Comme prévu, tout ça dynamise pas mal la séance, et le flux continu d’instructions/exclamations enthousiastes a l’avantage de faire rire tout le monde et d’installer une bonne ambiance, basée avant tout sur l’envie de shooter, encore et encore.

Du coup, allez, on fait péter un autre fumigène, en se décalant juste d’une dizaine de mètres pour changer d’arrière-plan.

La séance est vraiment lancée, et le ton est donné : chacune, derrière son appareil, shoote avec un sourire jusqu’aux oreilles. Nos modèles illuminent vraiment cette journée qui était déjà pas dégueu (j’ai mentionné la croziflette ?). C’est parti pour 3 bonnes heures de shooting. (Enfin je crois. J’ai perdu le compte).

On avait décidé qu’on shooterait un peu toutes ensemble, puis qu’on prendrait chacune des « tours », où une seule personne dirigerait la séance. Les autres seraient autorisées à shooter un peu au passage, mais devraient rester en retrait.

Bien sûr, rien ne s’est passé comme prévu ! Très rapidement, nous nous laissons emporter par notre enthousiasme – et notre instinct. Nous shootons toutes en même temps, de manière un peu anarchique. Nous prenons le relais pour donner des instructions quand quelque chose en particulier nous vient.

Le danger de cette configuration, c’est de laisser en plan les plus timides du groupe, et de générer des frustrations. On a limité les dégâts parce qu’on était particulièrement bien assorties, malgré tout, il apparaît que certaines des Martine n’ont pas osé prendre autant de place que d’autres… qui ne s’en sont pas aperçu. Si nous sommes toutes contentes de nos images, nous retenons tout de même cette leçon pour le prochain shooting.

Malgré ce tout petit bémol, sans vouloir m’avancer, il devient rapidement évident que l’influence des autres fait naître des photos que nous n’aurions pas imaginées seules. Des poses que nous n’avons pas l’habitude de faire, des arrières-plans dont certaines auraient vu l’intérêt, mais pas les autres… Redécouvrir son métier de cette manière-là, c’est jubilatoire. S’apercevoir que les possibilités se démultiplient, mais aussi que ce qui nous paraissait une évidence est en fait la marque d’un style propre.

Rebecca devant la poubelle  à crottes de chiens. Insérez ici une blague avec « style propre ».

Les expérimentations

On s’était toutes mises d’accord sur notre volonté d’expérimenter, de profiter de cette absence d’obligation de résultat pour sortir de notre zone de confort.
Personnellement, j’ai eu du mal à m’y mettre et à me départir du réflexe « Je dois être efficace ». J’ai d’abord eu besoin de « sécuriser » des photos satisfaisantes, proches de ma manière de travailler habituellement, avant de m’autoriser à expérimenter un peu. J’ai fini par lâcher un peu de lest et explorer différentes pistes…

Le cadrage chelou

J’ai souvent peur de m’autoriser à faire des trucs un peu bizarres, à m’éloigner, à moins montrer les modèles… Ici, j’aimais l’idée de créer un cadre dans le cadre, grâce à la composition des troncs et des branches. Je voulais aussi les montrer un peu seuls au monde, focalisés l’un sur l’autre.

Le prisme

C’est Marion (mais si, la meuf qui porte des moonboots) qui m’a montré pour la première fois la technique du prisme, après s’être documentée dessus ici. Ça fait donc quelques années que je me trimballe avec un prisme dans mon sac photo, que ce soit pour effacer quelques éléments du décor, créer des fuites de lumière, ou encore des jolis reflets bizarres. Mais souvent, j’ai la flemme, ou j’oublie. Là, je me suis forcée à prendre le temps jusqu’à obtenir une image qui me plairait. J’ai profité qu’on utilisait un fumigène blanc, au bord du lac gelé, pour essayer d’obtenir cet effet aquarelle.

Les gros plans

Souvent, les plans serrés, je trouve ça beau chez les autres, et moi j’y arrive pas. D’abord parce qu’il faut une focale assez longue pour que ça soit pas trop déformé sur les bords (et que j’aime pas les focales trop longues), ensuite parce que je trouve ça creepy de trop m’approcher, et enfin parce que quand j’ai commencé la photo, on m’a dit que c’était trop un péché de recadrer, parce que ça signifiait que j’avais mal composé à la base.

Depuis, je suis devenue une punk j’ai évolué en apprenant que certaines règles sont faites pour être brisées. Ici, on a juste un recadrage de l’image qui est en tête de cet article. L’émotion renvoyée est pourtant différente, plus intime et plus passionnée à la fois.

Quant à la question de la gêne quand je m’approche trop, j’ai décidé d’assumer le truc frontalement et de dédramatiser. Si ça devient bizarre, je lance d’un ton jovial et ironique quelque chose comme : « Non non, je suis pas DU TOUT collée à vous, c’est faux ! Naaaan c’est pas du tout bizarre, pas DU TOUT ! ». Généralement ça fait rire les gens, ça balaie l’inquiétude, et le résultat est cool.

Le free-lensing

Ça aussi, c’est une technique que je dois à Moon-B… à Marion. Le principe, c’est tout simplement d’enlever son objectif du boitier, de le placer devant l’ouverture, en léger décrochage, et de jouer avec son orientation jusqu’à réussir à obtenir un truc net. Et après paf, on déclenche. Ça prend du temps, il y a BEAUCOUP de ratés, mais le flou bizarre qui en résulte est inimitable. Souvent je ne m’autorise pas à ce processus erratique… Mais quand je l’accepte, je suis bien contente.

Le « moi j’aurais pas fait ça » 

On a tou•te•s une sensibilité différente : des trucs qui nous inspirent, d’autres moins. La différence entre la facilité et ce qui forge notre style est parfois ultra ténue.

Quand les instructions et idées données par les autres Martine ne me plaisaient pas forcément (c’est pas arrivé beaucoup, mais c’est arrivé), j’aurais pu faire le choix de dire « Nop, ça c’est pas pour moi, je pose l’appareil en attendant qu’on change de configuration ». Au lieu de ça, je me suis forcée à shooter pour essayer de comprendre ce qui, à elles, leur plaisait dans ces situations.

Tant qu’à être en workshop avec des femmes dont j’admire le travail, et dont l’esthétique me parle… Autant leur faire confiance et essayer de voir le monde à travers leurs yeux. Ça ne peut qu’être enrichissant.

Sur la photo ci-dessus, il y a trois « j’aurais pas fait ça ».

  • Le fond, d’abord, ne me plaisait pas à première vue. Je le trouvais anecdotique, inintéressant, je me demandais vraiment ce qu’on allait pouvoir en faire. Force est de constater qu’il donne une atmosphère complètement différente : on ne parle plus de nature, mais bien d’ancrage dans un village… Et ça marche aussi !
  • La pose ne m’est pas familière non plus. Je n’ai pas le réflexe de la faire adopter à mes modèles, et j’ai d’abord craint que le rendu soit super bizarre. Eh ben en fait non, les modèles se la sont appropriée, et ça m’a permis d’essayer différents angles (y a un exemple un peu plus haut, juste avant Rebecca devant la poubelle).
  • La lumière, ici, n’est pas très douce, pas très diffuse. Les ombres portées sont plus fortes, et c’est donc nécessairement plus casse-gueule. Malgré tout, ça apporte une certaine intensité, du relief, et on sent davantage l’heure de la journée, le positionnement du soleil… Les ombres racontent une histoire. Quant à leur aspect (in)esthétique, il suffit de bien placer les modèles pour que celles-ci les mettent tout de même en valeur. C’est moins intuitif et moins facile qu’une lumière diffuse, mais avec un peu de soin, le résultat est tout aussi satisfaisant.

Finalement, ce qui fait travailler et évoluer le regard, c’est la nouveauté, la différence, la stimulation. Shooter un « j’aurais pas fait ça » produit exactement cet effet-là.

La diversion

Parfois, je suis assez binaire, comme fille. Par exemple quand je juge les gens qui aiment l’ail (n’essayez même pas d’argumenter, l’ail c’est dégueu). C’est – parfois – aussi le cas quand on me donne une commande. Si je dois photographier un couple qui s’aime, j’aurais tendance naturellement à ce que toute la photo soit uniquement au service dudit couple, alors qu’il est parfois plus intéressant de créer un cheminement dans l’image.

En incluant d’autres éléments dans le cadre, on enrichit l’histoire, on raconte autre chose. Ici, le choix évident pour moi était de cadrer horizontalement, en plan moyen (peut-être en coupant les jambes ?), et basta. J’allais le faire (ok, je l’ai fait), et je me suis rendu compte que les traces de leurs pas ressortaient dans la neige grâce à leurs ombres toutes étirées. J’ai trouvé que ça racontait autre chose, que ce n’était pas forcément l’image attendue, mais que son originalité était intéressante.

J’aime les autres photos plus classiques que j’ai faites à ce moment-là, mais je chéris celle-ci justement pour sa différence et son côté légèrement étrange.

Débrief et bilan

Haha, c’est marrant, je m’étais juré que ce post-là ne serait pas trop long. Qu’est-ce qu’on rigole, qu’est-ce que j’ai échoué.

Faisons diversion avec un gif.

Plusieurs conclusions sont ressorties de cette journée :

La neige, ça mouille les pieds. Sauf quand on a des Moon-Boots. Prends ça, swag parisien !

Pour la séance du lendemain (ouuuh, je tease), il allait falloir adapter notre modus operandi. Tout le monde n’ayant pas la même personnalité/envie de s’imposer (et chaque caractère produisant des résultats différents)

Shooter à plusieurs, c’est bouleversant, et ça pousse à se questionner sur la particularité de son regard. C’est quelque chose d’assez violent, même. J’ai l’habitude de me dire que sans moi, les images d’une séance photo n’auraient pas existé ;  Or, en regardant les images des autres Martine, malgré les différences de retouche et de prise de vue, j’ai parfois du mal à savoir si ce sont mes photos ou les leurs (faudrait faire un blind-test).

Je sais que des photos super chouettes et proches des miennes auraient existé même si je n’avais pas été là. Et c’est vraiment quelque chose de troublant, d’inhabituel. Ça m’a amenée à voir différemment mes images les plus bizarres, les plus originales, et à les aimer d’autant plus.

Moi qui voulais sortir de ma zone de confort, me voilà servie.

Jeanne et Antho sont décidément bien mignons. ❤ UN ÉNORME MERCI À EUX.

Reste maintenant à savoir ce que tous ces bouleversements, toutes ces prises de conscience vont donner pour la prochaine séance de couple…

En attendant tout ça, je vous laisse avec quelques images backstage…

 

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Cette entrée a été publiée le 10 avril 2017 à 4:53 . Elle est classée dans "Digression / - Gression !", Dans la rue, Et sinon, j'ai instagram, Expérimentations techniques, Sur les routes et taguée , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

Une réflexion sur “Workshop Martine à la Neige : L’envie avant tout (Jeanne & Antho) (jour 1)

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