Le Petit Laboratoire

La jeune fille est la perle

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[GENÈSE D’UNE IMAGE]

Il y a quelques mois, j’ai bassiné la terre entière avec le don de moelle osseuse. J’étais tombée dans cette problématique à peu près par hasard, parce qu’on m’avait dit qu’une jeune eurasienne avait besoin d’un•e donneur•se et qu’étant moi-même franco-chinoise, je faisais partie des compatibilités potentielles. Les mois ont passé, Lara (la jeune femme en question) a trouvé moelle à son os (je tente une variation de « chaussure à son pied »). Ce n’était pas moi, mais j’étais contente d’avoir relayé à mon échelle et d’avoir convaincu deux ou trois personnes de s’inscrire sur les listes.

Et puis la vie. La vie et ses hasards, parfois terriblement tristes. Une semaine ou deux après cette mobilisation pour Lara, mon amie Clémence m’a écrit pour m’annoncer qu’elle était à l’hôpital. Pour une durée indéterminée. Avec ce mot terrible : « leucémie ». Bien sûr, ce à quoi on pense en premier, urgemment, c’est à rassurer, à se rassurer : à dire que « Ah ouais c’est chiant, mais t’as déjà guéri une fois, tu vas guérir une deuxième ». À faire des blagues, même, quand le ton de voix de la malade le permet. Mais la vérité, c’est que ça brise le cœur, et que ça fait partie de toute cette constellation de choses qu’on voudrait éviter aux personnes qu’on aime. Qu’on voudrait pouvoir prendre sur ses propres épaules pour épargner l’autre. Mais évidemment, c’est pas possible.

Clémence, c’est mon premier coup de foudre amical post-bac, c’est l’intuition intime d’avoir trouvé – aussi cliché que ça puisse paraître – une sœur. Clémence, c’est la fille qui m’a souri quand j’ai ricané quand le proviseur de la prépa nous a dit « vous êtes des êtres superlatifs » (parce qu’en fait, dans son esprit à lui, c’était pas une blague). Clémence, c’est la fille qui a eu envie de devenir mon amie parce que ma bouche avait l’air « pleine d’air comme un petit canapé ». Clémence, c’est des larmes sur l’épaule l’une de l’autre, des crises de fou rire, des voyages, des plans lose, des petits repas, des concerts, des colères qui ne peuvent tenir une fois qu’on se retrouve toutes les deux.

Clémence, c’est aussi une pianiste exceptionnelle, qui s’est installé un piano de fortune dont les accords résonnent dans les couloirs de l’hôpital St Louis.

Hasard nul des bronches et du calendrier, j’ai eu une bronchite bénigne et tenace qui m’a tenue sur quelques semaines après l’annonce de sa maladie. J’étais contagieuse, il a donc fallu que j’attende pour lui rendre visite sans lui refiler mon truc. Savoir que quelqu’un qu’on aime souffre d’un mal qui effraie à ce point, sans pouvoir la voir, ça fait très peur. Chaque étape est une sorte de jalon qu’on a hâte de passer pour se rassurer : le premier coup de fil, la première visite…

Je me suis monté mille images dans ma tête, des choses qui font peur, parce que la maladie elle-même fait peur. Mon amoureux merveilleux m’a montré des articles sur le taux de rémission des leucémies, étonnamment élevé par rapport à l’idée qu’on en a. Clémence m’a parlé de son profil génétique « hyper banal » et du donneur qu’on trouverait « à peu près à coup sûr ». De mon côté, j’ai commencé à lui envoyer une blague par jour par texto, et j’ai ratissé les fonds de l’internet à la recherche de jeux de mots foireux.

Et puis enfin, le moment de la visite est venu. Et ce que j’ai trouvé dans ce lit d’hôpital, ce n’était pas la maladie, ce n’était pas une patiente, ce n’était pas un ensemble de symptômes : c’était toujours ma Clémence, aussi drôle, aussi souriante, avec son petit accent du Sud et son rire qui n’arrête pas de venir s’en mêler. Elle s’est assise au piano, m’a joué du Fauré. Et c’était bouleversant, et c’était beau… Comme d’habitude, en fait.

Et comme d’habitude, malgré la couleur moche des murs, malgré le foulard sur le crâne, malgré l’odeur de l’hôpital, j’ai trouvé que Clémence était belle, que presque rien n’avait changé, que tout ça n’était qu’une étape pénible pour elle. Que bientôt, il y aurait à nouveau des plateaux de sushis complètement scandaleux, et du vin rouge, et des escapades au soleil.

On nous apprend à craindre la maladie des autres, à nous en détourner, à la parquer dans des chambres ou des bâtiments anonymes. Mais pardon, à chaque visite, à chaque rencontre, j’y ai vu autant de beauté qu’à l’accoutumée. J’y ai vu un délai chiant, un contretemps, mais rien n’était métamorphosé…

… À part que les cils et les sourcils ras, et le foulard enturbanné autour de la tête, faisaient ressembler Clémence à un tableau de Vermeer. Alors on a profité d’une permission pour se rendre en studio, et immortaliser cette beauté juste un peu modifiée, un peu déplacée. Comme pour témoigner que le charme était toujours là, et que rien ne passerait par au-dessus.

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Maintenant, on attend les étapes suivantes : la préparation à la greffe, la greffe de moelle, et le rétablissement à suivre. On attend l’automne et le retour à la vie normale, avec la perle qu’est cette jeune fille.

 

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Cette entrée a été publiée le 11 mai 2016 à 1:12 . Elle est classée dans "Digression / - Gression !", Expérimentations techniques, Portraits et taguée , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

2 réflexions sur “La jeune fille est la perle

  1. Très belle photo, très émouvante, et surtout, surtout, continuez à sensibiliser les uns et les autres sur le(s) don(s) que chacun peut faire, sang, plaquette, moelle osseuse, que sais-je, car nous avons ou nous aurons toujours des proches qui seront touchés.

  2. Pingback: 12 mois, 12 photos : 2016 en images | Le Petit Laboratoire

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