Le Petit Laboratoire

Daho – L’homme qui chante

 

 

Mars 2015. Un peu fébrile, un peu tremblante, je descends de l’Eurostar dans le frais printemps londonien. La besace qui tape sur ma hanche droite contient, comme souvent, mon reflex numérique… Mais cette fois-ci, il est accompagné du vieux moyen-format, le Yashica-D des grandes occasions. La veille, je suis passée faire mon stock de pellicules, que surtout, surtout, il n’y ait pas pénurie. Le reflex numérique n’est qu’une précaution, une machine à couleurs, une soupape de sécurité face aux mécanismes parfois capricieux du Yashica.

A mes côtés, Alfred et David sont presque tranquilles, habitués. Large carton à dessins sous le bras de l’un, carnet et stylo dans la poche de l’autre. Ils font le trajet du tube à l’appartement presque sans y penser. Moi, j’absorbe toutes les perceptions que je peux, je gobe les rayons de lumière brute sur les briques des maisons, je respire l’air à peine adouci. Et j’ai un peu peur, sans savoir exactement pourquoi.

Il est des moments où l’on ressent avec une étrange acuité que quelque chose est en train de se passer. Une micro-inflexion dans les rouages d’une vie, un très léger changement d’aiguillage. Je crois que c’est précisément ce que je ressentais. Que l’on s’entende bien : photographier une célébrité n’a jamais été un but. Ça ne m’a jamais fait tressauter le coeur. Au mieux, j’ai parfois pu y trouver la validation d’une carrière qui « progresse ». C’est tout. Photographier Etienne Daho signifiait autre chose : ça signifiait mettre en mouvement des images de papier, ça signifiait poser un corps sur une voix… Mais ça signifiait surtout rencontrer l’origine de chansons qui avaient accompagné certains des moments les plus importants de ma vie. Passer d’une sortie de magie abstraite à la rencontre la plus concrète, celle du sacré en marche.

J’avais peur, sûrement, du pouvoir qui se niche dans l’appareil photo. Celui de défigurer ou de sublimer. Celui de rendre heureux ou de blesser. Et je ne voulais surtout pas blesser celui dont la musique m’avait tant apporté.

Quelques minutes plus tard, nous marchions tous les 4 à la recherche d’un café. Ils s’y sont assis, et j’ai commencé à déclencher, timidement. D’abord quelques images en numérique, pour assurer mes arrières. J’avais l’impression que l’obturateur faisait un bruit assourdissant. Alors j’ai dégainé le Yashica, et j’ai soigné chaque image. Peu à peu, ça m’a calmée, je me suis laissée absorber par cette étrange sensation du monde qui se met en place de l’autre côté de l’objectif. Etienne regarde les planches qu’Alfred lui a amenées, magnifiques fulgurances de rouge et de bleu. Les lignes, les courbes qui se croisent, le mouvement et l’instant… Clac. On avance la pellicule à la prochaine vue, on se replace, on établit le cadre où tout doit se jouer et venir s’arranger jusqu’à ce que… Clac, encore une fois, et on recommence. La sensation physique, tellement fugace, que le monde vient de se transformer en photographie rien que pour moi, et qu’il faut déclencher tout de suite. La serveuse s’est émerveillée de la beauté du Yashica, et je me suis sentie exactement à ma place.

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J’ai rangé mon matériel, siroté un peu de mon cocktail de fruits, et annoncé que j’allais partir. « Mais non, reste avec nous ! » a répondu Etienne. Alors je suis restée. Et, tous les quatre, nous avons marché dans Londres, tout l’après-midi durant.

Le luxe ultime de se faire promener dans la capitale par un guide exceptionnel. Des rayons de Whole Foods au Royal Albert Hall, en passant par Hyde Park… Londres était éblouissante. Une lumière d’hiver, violente et diaphane, se posait sur toutes choses. Des nappes de brume légère flottaient dans Hyde Park. Un grand cygne blanc est venu nous observer, tout au bord de la rive du lac, alors que je shootais les derniers portraits du trio.

Il y a des gens qui savent créer la magie autour d’eux.

Je n’ai grignoté qu’un après-midi de ce qu’Alfred et David ont vécu pendant trois ans, à suivre le dernier album d’Etienne Daho de sa naissance à la fin de la tournée. Un seul après-midi, dont je garde pourtant des pages et des pages de planches-contact, où chaque cliché me procure des bouffées d’émotion et la sensation, confuse, d’avoir été traversée d’une présence au monde plus forte, le temps de quelques heures.

De ce livre d’images et de souvenirs, je ne montrerai que les deux clichés choisis par la maison d’édition. Un pour la presse (ci-dessous), un autre imprimé à la fin du livre (ci-dessus). Et je me garderai précieusement, jalousement, les merveilles qui dorment dans les négatifs.

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Pour finir, je vous laisse avec la couverture et deux planches du livre d’Alfred et David Chauvel, qui sort aujourd’hui. Vous pouvez également voir le teaser ici.

 

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Cette entrée a été publiée le 21 octobre 2015 à 5:20 . Elle est classée dans "Digression / - Gression !", Commandes, Les feux de la rampe, Portraits, Sur les routes et taguée , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

6 réflexions sur “Daho – L’homme qui chante

  1. Le , joseph a dit:

    quelles chances: Daho, Londres, Alfred, Chauvel, Yashica-D… tous ensembles… un article qui rend jaloux 😉

  2. L’homme qui ENchante visiblement. Tu écris aussi bien que tu photographies, au moins pour ce coup-ci 😉
    Ca m’a transporté.

  3. Voilà, quand j’serai grand, j’ferai Chloé Vollmer-Lo comme métier \o/

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