Le Petit Laboratoire

Shooter aphone

(Attention, ami lecteur, ce post est long. Mais j’ai mis des images, plein, t’en fais pas.)

La dernière semaine de septembre a été biiien remplie en travail. C’était formidable, à l’exception d’un détail.

J’étais également totalement aphone.

Oui, aphone.

aphone

adjectif (grec aphônos, sans voix) Qui est privé de l’usage de la voix ou dont la voix est très affaiblie.

Dans le cas présent, la voix, j’en étais carrément privée. Je n’aime pas faire les choses à moitié, de toute façon.

Et du coup, je me suis dit que ça serait encore plus rigolo si ça durait une semaine. UNE SEMAINE ENTIERE A NE PAS POUVOIR SORTIR UN SEUL MOT.

Je vous raconte ? Allez, je vous raconte.

DIMANCHE

(Oui, ma semaine commence un dimanche. Rappelez-vous que je suis freelance, soirées et week-end sont des concepts abscons. J’ai aussi placé deux fois « con » en deux mots. Eh oui. De toute façon c’est mon blog, c’est moi qui décide.)

patricia-lyfoung-webDimanche, jour du seigneur est également jour de Festival Delcourt-Soleil à Bercy. C’était très chouette, mais je vous ferai l’article l’an prochain parce que là, de toute façon, c’est terminé.

J’avais rendez-vous, à cette occasion, avec Patricia Lyfoung, auteur de La Rose écarlate.

J’avais perdu ma voix depuis la veille, où j’avais passé une soirée de frustration à ne pas pouvoir placer les excellentes blagues qui me venaient au cours des conversations, et à me heurter à l’abandon généralisé de mes interlocuteurs qui ne m’entendaient pas, même quand je marmonnhurlais (ce mot valise est un échec) à leurs oreilles.

C’était mon jour de chance, en ce dimanche matin de festival, tout était plutôt silencieux, les premiers cafés coulaient péniblement dans les tasses… et Patricia entendait miraculeusement tout ce que je chuchotais.

Quelques portraits à l’espace presse du festival (qui était traversé d’un rayon de soleil divin, réhaussé au réflecteur doré), quelques uns dans le parc de Bercy quasiment désert… Verdure et murmures, on aurait pu croire à un stage de relaxation Nature & Découvertes. Première mission réussie.

LUNDI

(Au soleil. C’est une chose qu’on n’aura jamais, sauf quand on est freelance. Bouleversement des repères temporels, désorganisation des semaines, etc.)

xavier-fabre-nb-web-7Lundi, c’est book de comédien/chanteur lyrique pour Xavier Fabre. Nous nous retrouvons au Jardin des Plantes. Nous ne nous connaissons pas, les lieux sont vastes… Xavier me téléphone donc lorsqu’il arrive sur place.

Je me sens bête face à mon portable : ah ben non, je ne peux pas répondre. Je tape frénétiquement un sms d’explications et, heureusement, nous nous trouvons assez rapidement. Il faut dire que, comme signes distinctifs, « Grande, eurasienne, cheveux courts ébouriffés », c’est assez efficace. L’appareil photo en bandoulière aussi.

xavier-fabre-nb-web-3Nous nous promenons dans le vaste parc, à la recherche de quelques endroits photogéniques. La difficulté supplémentaire est que le soleil tape très très fort (c’est d’ailleurs d’autant plus rageant d’être aphone qu’on se croirait en été…), les ombres sur le visage sont dures, les contrastes trop violents.

xavier-fabre-couleur-web-4Nous nous attardons près de cette porte qui, en plus d’être photogénique et bien exposée, avait l’avantage de se situer dans une zone à peu près silencieuse. J’ai donc pu diriger Xavier en chuchotant mes instructions plutôt qu’en les mimant… Et lui-même a d’ailleurs décidé de me répondre à voix basse, parce qu’après tout pourquoi pas. Moi, je me suis dit que j’avais gagné des points de karma en permettant à un baryton de reposer sa voix.

xavier-fabre-couleur-web-5Après cette brève accalmie, nous sommes repartis vers les allées et leurs véhicules d’entretien, leurs enfants qui crient… J’ai donc abandonné tout espoir de communication. Nous avons marché côte à côte dans le Jardin des Plantes, sans mot dire… Un peu comme dans un film français, finalement.

MARDI

(J’ai pas trouvé de blague. Mardi, donc.)

francois-begaudeau-et-clement-oubrerie-webRendez-vous au mythique Pause Café, rue de Charonne, avec François Bégaudeau et Clément Oubrerie qui vont sortir Mâle Occidental Contemporain (on peut dire MOC mais je trouve que ça fait un peu maladie honteuse), aux Editions Delcourt, le 23 octobre.

Les rues parisiennes étant ce qu’elles sont, l’exercice est extrêmement difficile pour moi. Klaxons, scooters, passants, pigeons… Tout le monde se ligue contre moi. Ou presque.

Nous nous éloignons dans un petit passage, les immeubles étouffent un petit peu les bruits de la circulation. Nous commençons par des portraits individuels, et j’ai grand peine à me faire comprendre. Je tente de tourner mes mains dans tous les sens pour montrer à mes modèles comment pivoter, se pencher… Mais forcément, ça n’est pas très clair. Je commence à me dire que j’aurais dû apprendre le langage des signes. Puis je me rends compte que ça n’aurait pas été plus compréhensible…

…Et j’appelle Emmanuelle, attachée de presse, à la rescousse. Je lui donne mes instructions à l’oreille, elle les répète de façon intelligible. Tout va beaucoup plus vite. C’est un petit peu comme avoir une interprète dans ma propre langue. C’est à la fois la classe ultime et le summum de l’absurde.

Nous finissons par une photo en duo, je remercie chaleureusement tout le monde et je fête ça avec triple dose d’Activox. Eh oui, même murmurer fort, ça scotch-britte la gorge.

SAMEDI ET DIMANCHE

(Déjà ? Eh oui. Le temps passe vite quand on s’amuse.)

Samedi et dimanche, j’ai déjà eu le temps de devenir accro au sirop pour la toux, je ne me nourris plus que de pastilles pour la gorge (en ragoût, en soupe, frites, en papillote, sautées, en carpaccio…). J’ai de la fièvre… Et 180 auteurs de BD à prendre en photo en deux jours.

Oui, 180. C’est le Festiblog.

festiblogJe vous casse le suspense tout de suite : OUI, j’étais malade, OUI, j’en ai oublié un.

Un sinistre inconnu. Un mec qui ne fait de la BD que sur les nappes des restaurants. J’ai nommé Boulet. Je… bon… je… Euh. OUI D’ACCORD J’AI OUBLIE LA PHOTO DE BOULET.

Bon, c’est bon, je l’ai dit, on peut revenir à nos moutons.

Bref, le festiblog, c’est 180 auteurs en dédicace à la Mairie du III° arrondissement de Paris (c’est pareil que pour Delcourt-Soleil : je vous le dis, c’est super, je mets des liens, mais je ne fais pas l’article, parce que d’ici un an vous aurez tout oublié).

Le staff est entièrement bénévole, très dévoué, on distribue de la nourriture gratuite et c’est la bonne humeur générale. Et j’ai la chance de faire partie de ce staff.Et pour moi aussi, ce week-end représente un véritable marathon. Auquel j’étais extrêmement bien préparée, puisque je morvais partout, que j’avais des montées de fièvre formidables et… MAIS OUI, souvenez-vous ! J’étais aphone. (D’ailleurs, ça a bien fait marrer Paka.)

Je vais donc vous raconter tout ça en vous montrant une sélection aléatoire, un choix arbitraire, un échantillon représentatif quelques uns des portraits du week-end.

festiblog-2013-web-6Anne-Lise Nalin

Le festiblog, donc, vu de mon côté, ça consiste à courir d’une tente à l’autre, à me frayer un chemin dans la file des lecteurs qui attendent, et à arriver toute essoufflée devant un auteur en train de dessiner tranquillement.

festiblog-2013-web-23Baptiste Amsallem

A ce moment-là, en temps normal (oui, on peut dire en temps normal, étant donné que j’ai commencé à faire les photos du festival en 2007…), j’annonce « Salut, je suis la photographe du festival, je viens faire ton portrait ! » ou je lance un tonitruant « C’est l’heuuuuure » à ceux qui me connaissent déjà…Cette année, je suis plutôt arrivée en chuchotant telle une conspiratrice, ce qui avait tendance à faire marrer mes interlocuteurs qui me répondaient eux aussi comme si on se confiait des secrets incroyables.

festiblog-2013-web-46Lulu in the sky

Cette année, les choses étaient donc plus compliquées puisqu’il fallait commencer par le chapitre d’introduction « Non mais en fait je suis aphone… Oui oui, ça fait une semaine… Non je peux pas parler du tout… » etc etc.

festiblog-2013-web-52Benoit Feroumont

Et mine de rien, ça fait perdre un sacré paquet de temps quand on sait que je ne peux consacrer que deux minutes GRAND MAXIMUM à chaque auteur. (très souvent, c’est plutôt de l’ordre de trente secondes, cadence infernale oblige).

festiblog-2013-web-57Marion Montaigne

Niveau technique, pas le temps de se bricoler un snoot qui va bien ou de fignoler… Je trimballe un réflecteur sous le bras (qui ne m’a pas servi une seule fois cette année), et pour le reste, uniquement la lumière naturelle, à pleine ouverture ou presque (entre 1.4 et 1.8 selon les portraits).

festiblog-2013-web-74Delfine

Encore une fois, je tente de mimer les poses que je veux que les dessinateurs prennent… Pas toujours évident de faire passer la subtilité entre un « penche-toi » et un « rapproche-toi », entre un « baisse le menton » et « baisse la tête » (si, y’a une différence).

festiblog-2013-web-79Laury

Finalement, tout le monde est très gentil avec moi et, le samedi soir, je commence à retrouver un peu de voix. Avec, de temps en temps, des variations d’adolescent en phase de mue critique.

festiblog-2013-web-109Silver

C’est un peu merveilleux, le son de ma voix me surprend, il m’a manqué, même si c’est pas encore ça. (C’est bien, Silver est ici l’illustration parfaite de la joie).

festiblog-2013-web-158AK

Le dimanche, tout le monde me gratifie donc de « Eh, ça va, tu parles là ». Sauf que ça m’arrache la gorge. Mais quel bonheur de pouvoir donner des instructions claires et précises sans avoir l’impression de jouer à Time’s Up (l’étape des mimes, vous savez).

festiblog-2013-web-159Pénélope Bagieu

C’est donc une histoire qui finit bien, où tout le monde est compréhensif et repart avec un portrait. Je vois fleurir les changements d’avatars sur facebook. J’ai un peu l’impression d’être le chef d’une armée secrète, ça me plaît beaucoup. Faudra juste que je lui trouve des missions à accomplir maintenant.

LUNDI

(Vous avez vu ? JE TRICHE.)

oceane-rose-marie-webAvec ma voix toute neuve et encore un peu hésitante, j’ai la joie de shooter Océane Rose Marie pour sa BD avec Sandrine Revel aux Editions Delcourt.

C’est l’occasion de pouvoir enfin faire une séance correctement, calmement, avec du temps devant nous… Et de la VOIX, de la vraie. Un réel soulagement après cette semaine compliquée. (C’est pour ça que je triche, je voulais faire un happy end).

Mais faut que je vous confesse un truc. Une sorte d’ironie du sort. Je viens d’être malade un mois et aphone une semaine. Ce bouquin vient de sortir…

automedication-pour-les-nulsVous voyez la photo de couverture ? C’est moi qui l’ai faite.

Vous voyez la fille sur la photo ? Eh ben c’est moi.

Et j’ai même pas vérifié si y’avait un chapitre « Extinction de voix. »

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Cette entrée a été publiée le 10 octobre 2013 à 2:18 . Elle est classée dans "Digression / - Gression !", Commandes, Portraits et taguée , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

6 réflexions sur “Shooter aphone

  1. t’as oublié Boulet?? Mais pourtant, y a un roux, je…

  2. Tu étais peut etre malade mais tes portraits sont vraiment réussis. J’admire que tu sois si bien arrivée à les mettre tous en valeur. Bravo!

  3. D’un autre côté, Boulet n’aime pas être pris en photo (en tous cas, c’est ce qu’il a dit en dédicace à ma fille qui s’apprêtait à le mettre en boite) (ou alors, ça dépendrait de qui tient l’appareil ?).

    • Je suis amie avec lui depuis longtemps, je bosse pour le festival depuis 2007, et j’ai fait du portrait mon métier… Ça fait beaucoup d’arguments pour, non ? En général, dans le cadre de mon travail pour le festiblog, il l’accepte plutôt volontiers.

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