Le Petit Laboratoire

Sardines et maquereaux à la chambre grand format

Vous vous souvenez peut-être de ce post, où je vous montrais un portrait de Laëtitia à la chambre grand format, d’après un tableau d’Ingres.

J’y avais expliqué pleiiiiin de trucs techniques que je ne reprendrai pas dans ce post, donc n’hésitez pas à aller lire. Non vraiment j’insiste.

Mais si :

laetitia-chambre-grand-format-web-5

J’y étais allée de mon petit teasing, je vous racontais que je posterais bientôt une autre photo à la chambre grand format. Youpi, ce jour est arrivé. J’ai donc travaillé sur ce tableau de William Merritt :

william-merritt

Plutôt chouettos, donc. Sauf que j’ai dû m’y reprendre à deux fois. Allez, je vous raconte.

Semaine 1.

Le matin-même, je file acheter mes deux maquereaux et mes trois sardines, et je demande au poissonnier de ne surtout pas les vider, pour qu’ils gardent le beau volume qu’ils ont sur la peinture initiale.

Vous l’aurez peut-être remarqué, sur le tableau, un lançon est posé à côté des maquereaux et des sardines (c’est D. qui m’a dit que c’était un lançon, moi je suis une inculte des poissons). Evidemment, le poissonnier n’en vendait pas. J’ai donc couru chez mon faux-japonais-chinois préféré pour récupérer des sushis de maquereaux pour compléter le tableau. Manque de bol, il n’y en avait pas, j’ai donc opté pour des makis de base.

Il me manquait encore le bol blanc et le vase. J’avais déjà chiné plusieurs fois sans rien trouver, j’ai donc décidé de piocher dans mes placards. J’ai sélectionné un bol japonais et une boîte à thé, pour avoir un gros objet vertical brillant dans ma composition.

Sur le chemin du studio, nouveau coup de théâtre. En regardant la peinture, je m’aperçois que les poissons sont posés sur une surface boisée. Je ne sais pas comment j’avais pu louper ça, mais bref. C’est un peu la panique. Par chance, je longe un gros chantier jonché de bouts de bois abandonnés. J’en récupère un, j’ai les mains dégoûtantes mais l’honneur est sauf.

Après ces péripéties incroyables, voici donc la composition de base immortalisée au reflex numérique (ouais, j’ai rajouté du gingembre confit, et Amandine – qui m’assistait – a également suggéré d’éventrer le poisson au premier plan, pour mieux coller au tableau. Big up au couteau suisse de Philippe.) :

maquereaux-chambre-essai-1-web-4

La peinture présente un défi de taille : la lumière doit être à la fois dirigée et diffuse : localisée, sans pour autant enterrer les éléments qui ne sont pas directement éclairés. Comme d’habitude, les subtilités captées par l’oeil humain sont reproductibles en peinture, mais pas en photo. Il faut donc faire des choix, et du bricolage.

…D’autant plus que cette semaine, on travaille en argentique et non pas au dos numérique. Un châssis, deux vues : pas vraiment le droit à l’erreur. Hahahahahaha. (Oui, vous comprendrez la raison de ce rire plus tard).

On opte donc pour un flash comme unique source. Je suis assistée par Amandine, Julien, et un petit peu Renaud Marot (notre honorable maître). On prépare différents « rideaux » qu’on scotche à des perches avec du gaffer. D’abord, un rideau de calque devant le flash, pour diffuser la lumière et la rendre moins crue.

Mais ce rideau ne suffit pas, la lumière tape trop sur le bol et la boîte derrière, avec un petit côté « Présentoir à vaisselle dans magazine pour ménagère de plus ou moins 50 ans » et « Focus : cette semaine, les charmes discrets de la gastronomie asiatique ». Bref, je n’aime pas du tout. On découpe donc un rectangle dans du papier de fond noir, qu’on ajoute au-dessus du calque.

Ça ressemble à peu près à ça :

maquereaux-chambre-essai-1-web-3 maquereaux-chambre-essai-1-web-1

En plus, ce qui est chouette avec la chambre grand format (tout comme avec la majorité des moyens-format), c’est qu’on peut vérifier ce que l’on est en train de faire sur le dépoli. Bon, d’accord, c’est à l’envers. Mais quand même.

Et rien que pour le côté « je mets un tissu noir sur ma tête pour mieux voir le dépoli COMME DANS LES FILMS », je suis complètement fan.

maquereaux-chambre-essai-1-web-2 Je file charger les plans films dans le noir, à l’intérieur du châssis prévu à cet effet. Deux vues, donc. Ce qui permet d’en développer une en premier, de constater les ajustements d’exposition à appliquer pour le développement suivant, puis de s’occuper de la seconde en tenant compte de ces changements. En gros, la première vue sert plus ou  moins de test au labo pour que la deuxième soit merveilleuse.

Je file donc déposer mon châssis au labo, dans un état extatique… Puisque cette photo représente 3h de boulot pour 3 personnes, et autant de mains qui puent le poisson pour deux jours.

Le labo en question m’appelle le lendemain. Pour me prévenir qu’il y a eu un problème (on ne sait d’ailleurs toujours pas lequel) : l’un des plans-film est « surexposé » (en réalité, tout blanc), l’autre n’est pas exposé du tout.

Je pense d’abord à une erreur de double-exposition (j’aurais shooté deux fois sur le même plan-film) mais même une erreur comme celle-là ne peut pas justifier qu’il soit entièrement blanc. Tant pis pour moi. Mais je suis un peu triste quand même, on ne va pas se mentir.

Semaine 2.

Or, par chance, la semaine qui suit, j’ai l’occasion de faire la prise de vue dans les mêmes conditions… Si ce n’est qu’on travaille cette fois-ci au dos numérique.

Je suis assistée de Renaud et Philippe. Bien décidée à enfin faire cette image, et à pousser le perfectionnisme plus loin que la semaine précédente.

Déjà, j’ai pensé à prendre une planche à découper en bois pour poser mes poissons. Nettement plus confortable que mes gravats dégoûtants. Du gel hydroalcoolique pour limiter le côté mains qui puent, huit camions de mouchoirs pour m’essuyer les mains, un ipad pour se référer au tableau régulièrement, et des bouts de gaffer prédécoupés. Par contre, cette semaine, pas de makis, je n’ai pas eu le temps. On dirait PRESQUE une table d’opération :

maquereaux-chambre-grand-format-dos-numerique-web-1

La semaine précédente, j’avais trouvé l’arrière-plan encore un peu trop présent. On change donc légèrement le système de rideau. On garde le calque relativement proche de la source, pour diffuser correctement la lumière.

Renaud suggère d’utiliser une Fresnel : ce n’est plus un flash mais de la lumière continue, il faut donc faire attention à ce qu’elle ne chauffe pas trop et n’enflamme pas le calque. L’avantage de cette lampe étant que sa lentille est focalisable et permet donc de mieux diriger la lumière. On se rapproche de la contrainte de base : celle d’une lumière à la fois dirigée et diffuse.

Le rideau noir, quant à lui, est conservé, et nous passons un certain temps à l’arranger pour obtenir un joli dégradé sur les éléments de fond.

maquereaux-chambre-grand-format-dos-numerique-web-3maquereaux-chambre-grand-format-dos-numerique-web-4

Vous aviez vu le dépoli la semaine dernière, vous pouvez maintenant vous faire une idée de l’apparence d’un dos numérique. C’est l’espèce de machin rectangulaire gris en bas à gauche. Il est connecté à l’ordinateur et nous permet de contrôler immédiatement nos images.

maquereaux-chambre-grand-format-dos-numerique-web-2 Les premiers résultats me plaisent déjà bien. Mais je trouve qu’il manque quelque chose. L’angle ne me plaît pas, je trouve que tout est trop plat.

maquereaux-chambre-1-web-1

C’est une bonne occasion d’utiliser les possibilités de la chambre grand format. Philippe et Renaud m’aident à monter un peu la chambre, pour l’incliner en plongée sur les poissons. Ensuite, à l’aide de la bascule arrière, je redresse la perspective. ATTENDEZ, J’EXPLIQUE.

La chambre grand format est formée de deux « corps » : le corps avant (surface plane, verticale, surmontée d’un objectif – et donc placée à l’avant), et le corps arrière (surface plane, verticale, qui comporte un dépoli – et donc placée à l’arrière). Les deux sont reliées par un soufflet. Cette configuration permet de faire pivoter chacun des deux corps : latéralement, et verticalement. Ces mouvements s’appellent des bascules : elles permettent de déformer l’image (c’est fou, non ?). La bascule du corps arrière modifie la perspective, la bascule du corps avant modifie la zone de netteté (puisqu’elle change la distance aux différents points de l’objet photographié). Oui, j’explique mal, mais je fais ce que je peux.

On peut aussi utiliser le décentrement. Les corps ne pivotent plus, mais ils subissent une translation. Pareil : à gauche, à droite, en haut, en bas. Pas de changement significatif dans la perspective ou la netteté, mais on se déplace sans avoir à déplacer la chambre, ce qui est TRES pratique.

Bref, une chambre grand format, c’est complètement foufou, c’est pour ça qu’on l’utilise beaucoup en architecture.

Donc, je disais, plongée, bascule arrière pour changer la perspective, puis bascule avant pour régler à nouveau la netteté.

Et voilà le résultat.

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Et bientôt, je vous raconte le portrait de Joachim en Rembrandt.

Youpi youpi !

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Cette entrée a été publiée le 30 juin 2013 à 5:15 . Elle est classée dans Expérimentations techniques et taguée , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

3 réflexions sur “Sardines et maquereaux à la chambre grand format

  1. Ça fait envie ! (pas les poissons qui à cette heure doivent être légèrement vitreux, mais la chambre)

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